« Au Chili, notre travail de mémoire est encore très insuffisant »

« Survivre à la survie. Chili, une mémoire déchirée », de Veronica Estay Stange, Calmann-Lévy, 254 p., 19,90 €, numérique 15 €.

Née au Mexique en 1980, Veronica Estay Stange, qui vit aujour­d’hui en France, n’a connu du Chili que ce qu’en racontaient ses parents, des militants communistes torturés et emprisonnés sous la dictature d’Augusto Pinochet avant d’être contraints à l’exil. Mais de vives émotions la traversent dès qu’elle est replongée dans ce passé. C’est à partir de cette « post-mémoire » que cette chercheuse en sémiotique et en littérature a décidé de retracer, en français, son histoire familiale. Une histoire complexe, puisqu’elle est aussi la nièce de Miguel Estay, dit « El Fanta », l’un des tortionnaires les plus connus de cette époque. A la fois récit autobiographique – parfois romancé – et essai, ce premier livre creuse habilement l’héritage laissé par la dictature chez les jeunes générations.

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Pourquoi avez-vous décidé de consacrer un livre à votre histoire ?

Je voulais comprendre pourquoi j’avais l’impression d’avoir tout vu, tout éprouvé. Comme avec ces photos de militaires brutalisant des civils, qui m’ont tellement marquée qu’il m’était parfois difficile de les distinguer de ma propre expérience. Même chose pour ce qu’ont subi mes ­parents : je ne l’ai pas vécu, mais je le ressens profondément. J’ai eu besoin de trouver ma propre voix. Avant d’écrire, mon « je » était fragmenté entre fille de victimes et nièce de bourreau. Il me fallait rassembler ces fragments pour donner une consistance à ma propre identité.

Cette démarche intime a pris une dimension politique le jour où j’ai commencé à raconter publiquement ce qu’avait vécu ma famille, à vouloir faire communauté avec ceux qui avaient des parcours similaires. C’est alors que j’ai commencé à militer au sein du collectif Escritos Desobedientes (« Histoires désobéis­santes. Récits de filles, fils et familles de tortionnaires pour la mémoire, la vérité et la justice »), un mouvement né en Argentine en 2017, qui permet aux enfants de bourreaux de témoigner des crimes d’un proche. Je suis aujourd’hui présidente de sa branche chilienne.

En fait, j’ai essayé d’inclure dans mon livre l’histoire de toute une génération d’enfants d’exilés ­politiques et de disparus. Nous avons beaucoup de similitudes : la nostalgie du pays de nos parents, la conscience du potentiel catastrophique de chaque situation, la volonté d’être dignes des actes héroïques de nos parents, et, dans le cas des descendants de bourreaux, le sentiment de honte ou de culpabilité.

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